Cent jours. C’est long quand on attend un verdict, c’est encore plus cruel quand on attend une sortie. À Rabat, l’affaire des supporters sénégalais s’est peu à peu détachée du vacarme d’un stade pour entrer dans une zone plus grise : celle d’une détention qui, aux yeux de leurs proches et de leur défense, a tout d’une peine avant la peine.
Le 18 janvier 2026, la finale de la CAN 2025 entre le Sénégal et le Maroc a basculé dans le tumulte d’une nuit devenue historique pour de mauvaises raisons. Le but d’Ismaïla Sarr, marqué dans les dernières minutes du temps réglementaire, a d’abord été annulé. Puis un corner litigieux, né d’une action entachée d’un hors-jeu initial, a conduit au penalty qui a embrasé tout un stade.
Après le retour des joueurs sur la pelouse, Brahim Diaz s’est avancé pour tirer son penalty en Panenka, mais sa tentative a été captée sans difficulté par Édouard Mendy. Le match s’est ensuite poursuivi en prolongation, avant le but de Pape Gueye qui a offert la victoire au Sénégal 1-0.
Dans la foulée, 18 supporters sénégalais ont été arrêtés, poursuivis, condamnés, puis enfermés dans un bras de fer judiciaire qui a immédiatement dépassé le cadre sportif pour prendre une dimension judiciaire et diplomatique. Le premier séisme est tombé le 19 février : selon les éléments relayés par EBR Medias, les 18 supporters ont écopé de peines allant de trois mois à un an de prison ferme, assorties d’amendes financières.
Un dossier pénal qui déborde le terrain
Ce dossier a très vite cessé d’être un simple contentieux de tribune. Il s’est chargé de symboles, de ressentiments et de calculs institutionnels. À Dakar, le Premier ministre Ousmane Sonko a qualifié les incidents de « déplorables » et « douloureux », tout en appelant à ne pas transformer l’épisode en fracture politique ou culturelle. En face, la tension a nourri une séquence où chaque mot a été pesé comme une passe dans la surface : la CAF a parlé de responsabilité, les autorités marocaines de procédure, et les familles de prison et d’attente.
C’est là que le dossier change de nature. Quand Patrice Motsepe, président de la CAF, évoque à Dakar une « priorité » suivie « au plus haut niveau », il ne règle rien, mais il acte l’existence d’une crise qui dépasse le seul registre disciplinaire. Le football a cessé d’être le centre de gravité ; il est devenu l’onde de choc d’une affaire où le droit, l’image et la diplomatie se répondent sans se rejoindre.
Pourquoi la défense parle d’injustice
La défense, elle, refuse précisément cette lecture asymétrique. Me Patrick Kabou, avocat des 18 supporters sénégalais, a dénoncé dès février une procédure qu’il jugeait incompatible avec un procès équitable. Dans sa déclaration relayée par Wiwsport, il affirmait notamment : « Je ne dispose pas de la procédure » et « je ne peux pas communiquer avec mes 18 clients », avant d’évoquer une « absence totale de garantie d’un procès équitable ». Ce n’est pas une posture de circonstance ; c’est le cœur de sa ligne de défense : sans accès complet au dossier, sans communication réelle avec les détenus et sans débat contradictoire pleinement effectif, la procédure lui paraît viciée dans sa substance même.
Inside World Football a donné à cette contestation une portée encore plus nette en rapportant que, devant la cour d’appel, Kabou a soutenu avoir produit des photos, des vidéos et des extraits transcrits de la conférence CAF, tout en reprochant au tribunal de ne pas avoir intégré certains éléments au dossier. Il a surtout contesté l’absence d’éléments matériels démontrant, selon lui, la culpabilité individuelle des supporters sénégalais, allant jusqu’à estimer qu’on avait affaire à une sorte d’“action en justice après une défaite en finale”. Cette formule est forte, presque brutale, mais elle résume une thèse puissante : la justice aurait poursuivi une foule plutôt que des auteurs précisément identifiés.
Et c’est là que l’argumentation devient redoutable. Dans une scène de foule, la frontière entre le geste isolé et la confusion collective est mince. Dans le cas présent, la défense affirme que cette frontière n’a pas été établie avec la rigueur requise. Elle souligne en outre que deux plaintes déposées par les supporters après leur arrestation pour de présumées violences auraient été absentes du dossier, ce qui, selon elle, affaiblit encore davantage l’idée d’une procédure équilibrée. Le dossier ne serait donc pas seulement sévère ; il serait incomplet.
La thèse de la partie civile : des faits visibles, donc punissables
En face, la partie civile et le parquet s’appuient sur une logique apparemment simple : les faits étaient visibles, les débordements documentés, et les comportements incriminés suffisamment établis pour justifier des condamnations. La cour d’appel de Rabat a d’ailleurs confirmé, le 15 avril, les peines prononcées en première instance, allant de trois mois à un an de prison ferme. Les juges ont donc validé la lecture selon laquelle les supporters condamnés avaient pris part aux violences qui ont entouré la finale.
Mais cette thèse, à nos yeux, reste vulnérable sur un point essentiel : elle répond à la masse, pas à l’individu. Dire qu’il y a eu des violences ne suffit pas à démontrer que chaque condamné a commis l’acte qui lui est reproché. Dans une affaire où les images montrent un tumulte général, où les responsabilités se mélangent et où les scènes se déroulent sous haute tension, la question décisive n’est pas seulement celle de la faute collective. C’est celle de l’identification précise, de la chaîne de preuve et de la proportionnalité de la sanction. Sur ce terrain, la défense a réussi à imposer un doute structurel.
Trois libérations, quinze détenus : une issue encore incomplète
Le 17 avril, une première étape a été franchie dans ce dossier toujours sensible : trois supporters sénégalais ont été libérés après avoir purgé leurs peines de trois mois. Il s’agit d’Aziz Wade, Abdoulaye Dieng et Ibrahima Diop. Selon plusieurs informations relayées et des images diffusées, ils ont quitté l’établissement pénitentiaire d’Al Arjat 2, au nord-est de Rabat, avant de rester encore sur le sol marocain, dans l’attente des démarches administratives nécessaires à leur retour au Sénégal, encadrés par les autorités consulaires. Cette sortie, aussi symbolique soit-elle, ne clôt rien. Elle souligne au contraire une affaire toujours en suspens : quinze autres supporters restent détenus, avec des peines allant de six mois à un an, confirmées en appel.
C’est précisément cet entre-deux qui alimente la frustration des familles et des soutiens. Car plus le temps passe, plus le décalage s’installe entre les versions. D’un côté, une justice qui assume ses décisions et valide la solidité du dossier. De l’autre, une défense qui insiste sur des zones d’ombre persistantes : accès limité à certaines pièces, difficultés de communication avec les détenus, et contestations sur la manière dont les éléments à décharge auraient été pris en compte. Dès lors, une question revient, lancinante : comment une affaire née d’un débordement de fin de match a-t-elle pu s’installer dans une durée aussi lourde, au point de ressembler, pour certains, à une sanction qui dépasse le seul temps judiciaire classique ?
Une affaire devenue politique, sportive et symbolique
Le dossier dépasse désormais le seul cadre pénal. En mars, la CAF a rebattu les cartes du titre continental en déclarant le Maroc champion d’Afrique, après avoir estimé que le Sénégal avait forfaitisé la finale en quittant temporairement la pelouse. Le Sénégal a depuis saisi le Tribunal arbitral du sport (TAS) pour contester cette décision. En attendant l’issue de la procédure, la sélection sénégalaise conserve toujours le trophée ainsi que la prime du vainqueur. Cette décision a ravivé les braises d’une finale déjà défigurée par les altercations, la tension et les sanctions croisées. Dans ce climat, l’affaire des supporters est perçue au Sénégal, et dans une large partie de l’opinion africaine comme ailleurs, non seulement comme un dossier judiciaire, mais aussi comme un épisode de rapport de force entre récit sportif, autorité disciplinaire et sentiment d’une justice à géométrie variable.
Au fond, l’affaire raconte quelque chose de plus large qu’un simple contentieux après-match : elle pose la question de savoir comment une institution judiciaire traite un groupe quand la scène de départ relève de l’embrasement collectif. Le droit pénal aime les faits précis, la preuve individualisée, la responsabilité personnelle. Le football, lui, produit souvent des masses, des poussées, des états de foule. Entre les deux, il y a un vide. Et dans ce vide, les supporters sénégalais ont l’impression d’être restés cent jours de trop.
Chez EBR Medias, le football est mon quotidien. Des Lions du Sénégal au championnat local, en passant par les stars africaines, les grandes compétitions et le foot mondial, je raconte et analyse le jeu avec rigueur, passion et des sources fiables.

