À Vancouver, la CAF n’a pas seulement pris position : elle a choisi la fidélité politique. En offrant à Gianni Infantino le soutien unanime de ses 54 associations à la veille du 76e Congrès de la FIFA, la confédération africaine a envoyé un signal puissant, presque brutal dans sa clarté. Et ce signal mérite mieux qu’une lecture superficielle. Le 29 avril 2026, la CAF a officiellement annoncé que ses membres soutiendraient Infantino pour la période 2027-2031, bien avant l’ouverture de la fenêtre électorale prévue le 30 avril 2026. L’Afrique a verrouillé sa ligne avant même que la campagne ne soit réellement lancée.
Le vote unanime qui dit plus qu’il ne montre
Ce choix n’a rien d’anodin. Il traduit moins une émotion collective qu’un calcul institutionnel. Dans le football mondial, les soutiens les plus précieux ne sont pas toujours ceux qui brillent le plus ; ce sont ceux qui se transforment en blocs de vote. La CAF a parfaitement compris sa force arithmétique, mais aussi sa faiblesse politique : seule, elle pèse ; divisée, elle s’efface. Cette unanimité ressemble donc à une discipline de négociation autant qu’à un acte de loyauté.
Et ce bloc africain n’est pas soutenu dans le vide. Il s’inscrit dans une période où FIFA a renforcé ses mécanismes de redistribution avec FIFA Forward 3.0, lancé en janvier 2023, présenté comme un programme de soutien global et adapté aux 211 associations membres et aux six confédérations. Le message est clair : la FIFA ne se contente plus d’arbitrer le jeu, elle finance aussi une partie de son développement.
Pourquoi Infantino séduit encore l’Afrique
Le deal implicite est visible à l’œil nu. D’un côté, FIFA a renforcé ses mécanismes de redistribution. De l’autre, le Mondial 2026 offrira à la CAF neuf places directes et une place supplémentaire via les barrages intercontinentaux. Pour l’Afrique, le bilan est concret : plus de visibilité, plus de chances sportives, plus de moyens.
Dans ce contexte, Infantino apparaît comme le visage d’une FIFA redistributive et expansive. Le Conseil de la FIFA a porté la distribution financière totale liée au Mondial 2026 à 871 millions de dollars pour les 48 sélections qualifiées, un record qui confirme la puissance économique du projet mené par le Suisse-Italien. Ce n’est plus seulement un président que l’Afrique soutient ; c’est un système qui lui rend quelque chose de mesurable.
Mais cette générosité a un revers. Plus la FIFA distribue, plus elle devient centrale dans l’écosystème africain. Et plus la CAF accepte cette centralité, plus elle risque de troquer une part de son autonomie contre des bénéfices immédiats. Le vote unanime ressemble alors à une assurance-vie politique : on protège la relation avec Zurich pour continuer à bénéficier du flux. Ce n’est pas forcément cynique. C’est souvent la logique même du rapport de force.
Quand la FIFA impose son tempo
Le calendrier raconte à lui seul la nouvelle hiérarchie. La CAN 2025 au Maroc a été décalée de six mois : elle se tiendra finalement du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026 afin d’éviter la collision avec le nouveau Mondial des clubs à 32 équipes, organisé aux États-Unis en juin-juillet 2025. Le tournoi africain a donc dû se plier à une réforme voulue au sommet de la FIFA.
Ce glissement n’est pas neutre. Pendant des années, la CAN a été critiquée pour ses dates d’hiver, jugées contraignantes pour les clubs européens. Aujourd’hui, paradoxalement, elle gagne en prestige, en audience et en respect sportif. Les stars africaines l’assument davantage, les diffuseurs la valorisent mieux, et le public mondial la considère enfin comme un rendez-vous majeur. Changer ses habitudes au moment où elle consolide sa place pose donc question. À force d’adapter la CAN aux contraintes extérieures, la CAF risque de fragiliser un produit qu’elle commençait enfin à imposer selon ses propres codes.
Le CHAN supprimé, le football local fragilisé
L’autre symbole fort, c’est le CHAN. La CAF a officiellement supprimé le Championnat d’Afrique des Nations en janvier 2026, mettant fin à une compétition réservée aux joueurs évoluant dans les championnats locaux du continent. Le 17 janvier, à la veille de la finale de la CAN 2025, Patrice Motsepe a justifié cette décision en qualifiant le tournoi de « spectaculaire gouffre financier », estimant que les coûts d’organisation dépassaient largement les retombées économiques et médiatiques générées par l’épreuve. Il a même révélé que, dès son arrivée à la présidence de la CAF, certains lui avaient demandé de “le tuer”, preuve que le CHAN traînait depuis longtemps une réputation de compétition déficitaire.
Le précédent avait déjà révélé les fragilités du système. En 2025, la compétition avait été repoussée à août en raison de l’impréparation des infrastructures au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda. Puis elle s’est finalement tenue à l’été 2025, avec une finale remportée par le Maroc face à Madagascar à Nairobi le 30 août. La séquence est parlante : d’abord le retard, ensuite l’exécution, puis la suppression annoncée quelques mois plus tard.
Mais réduire le CHAN à une ligne comptable serait une lecture courte. Le tournoi n’était pas qu’une compétition secondaire. Il servait de vitrine continentale pour les joueurs locaux, de rampe de lancement pour des carrières souvent invisibles à l’échelle internationale, et de levier de valorisation pour des championnats domestiques structurellement fragiles. De nombreux talents y ont gagné leur premier éclairage avant de rejoindre les sélections A ou des clubs étrangers.
Sa disparition envoie donc un signal plus profond : la CAF semble privilégier la rentabilité immédiate au développement de son écosystème local. En supprimant le CHAN, elle retire à ses ligues nationales l’un des rares espaces de reconnaissance continentale qui leur restait. Le risque est clair : accentuer encore la fracture entre une élite africaine expatriée, mondialisée et visible, et un football local privé de scène pour exister.
Une CAN quadriennale : modernisation ou recul ?
La volonté de faire passer la CAN à un rythme de quatre ans après 2028 ouvre un débat bien plus profond qu’un simple ajustement de calendrier. Reuters a rapporté en décembre 2025 que la CAF avançait vers ce cycle quadriennal, avec une African Nations League lancée en 2029 pour préserver des revenus récurrents. Motsepe a aussi expliqué en janvier 2026 que la CAF aurait pu mieux préparer le terrain, tout en rejetant l’idée d’une influence imposée par la FIFA. Officiellement, donc, le changement est présenté comme un choix de stratégie et de stabilité financière.
Sur le papier, l’argument se défend : raréfier le tournoi pour en augmenter la valeur commerciale, alléger le calendrier et rapprocher la compétition des standards des autres grandes confédérations. Mais l’Afrique n’est pas l’Europe. Ici, la CAN n’est pas seulement un produit : c’est un événement de présence, de continuité et de projection pour les sélections comme pour les diasporas. Et comme la compétition représentait historiquement autour de 80 % des revenus de la CAF, toucher à sa fréquence revient à modifier l’un des piliers de l’économie continentale.
C’est aussi là qu’entre en jeu une conséquence moins visible, mais importante. Avec une CAN tous les deux ans, des joueurs binationaux pouvaient se projeter plus vite dans une compétition majeure avec leur pays africain d’origine. Avec une CAN tous les quatre ans, cette fenêtre se rétrécit mécaniquement. C’est une inférence, pas une certitude absolue, mais elle est solide : plus la compétition devient rare, plus l’arbitrage entre plusieurs sélections peut être repoussé, voire reconsidéré. Dans un marché des talents où tout est question d’opportunité, de visibilité et de timing, cette variable compte.
La CAF face à ses fragilités de gouvernance
Le dossier de la CAN 2027 en Afrique de l’Est ajoute encore une couche de tension. La CAF a convoqué en avril 2026 une réunion préparatoire en Ouganda avec les trois pays hôtes — Kenya, Tanzanie et Ouganda — pour faire le point sur l’organisation du tournoi. En parallèle, Reuters a rapporté en février 2026 que Motsepe confirmait le maintien de l’édition 2027 dans ces trois pays, tout en rejetant les rumeurs de délocalisation. Le cadre officiel reste donc celui du maintien, mais la pression sur les infrastructures n’a jamais totalement disparu.
La CAN féminine 2026 raconte la même nervosité institutionnelle. Initialement prévue au printemps, elle a été reprogrammée au 25 juillet – 16 août 2026. Encore une fois, la CAF ajuste, recompose, corrige. Ce n’est pas une faute en soi. Mais l’accumulation de ces retouches alimente une impression durable : la confédération avance souvent à contretemps, comme si l’autorité de l’annonce ne suffisait pas à garantir la solidité de l’exécution.
Au fond, le soutien unanime à Infantino n’est pas seulement une marque de confiance. C’est aussi une stratégie de conservation. La CAF cherche à sécuriser sa place dans l’ordre mondial, mais elle le fait au prix de plusieurs concessions : un calendrier plus dépendant de la FIFA, la disparition du CHAN, une CAN potentiellement moins fréquente, et une gouvernance encore trop souvent contrainte de courir après ses propres décisions.
Le paradoxe est là, presque cru : l’Afrique du football n’a peut-être jamais autant pesé dans les votes mondiaux, et pourtant elle donne parfois l’impression de céder du terrain sur ce qui fait sa singularité sportive. Le soutien à Infantino peut se lire comme une victoire diplomatique. Il peut aussi se lire comme le prix d’un continent qui, pour exister plus fort dans la FIFA, accepte de réorganiser une partie de sa propre maison.
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