Le Mondial 2026 devait laisser le souvenir d’une élimination frustrante. Il risque désormais de rester aussi celui d’une conférence de presse qui a exposé au grand jour les fractures de la Fédération sénégalaise de football. Les propos d’Abdoulaye Fall sur le Dr Abdourahmane Fédior ont rapidement dépassé le cadre national pour être repris par la presse internationale, projetant une nouvelle fois le football sénégalais sous les projecteurs pour de mauvaises raisons.
Une phrase qui a fait le tour du monde
En voulant expliquer les raisons des changements opérés au sein du staff médical des Lions, Abdoulaye Fall a surtout déclenché une polémique dont l’ampleur dépasse aujourd’hui largement les frontières du Sénégal. Le président de la FSF a expliqué avoir découvert « tardivement » que le Dr Abdourahmane Fédior était gynécologue de formation, laissant entendre que ce profil n’était pas celui qu’exige une sélection nationale de haut niveau. Une déclaration qui aurait pu rester un simple épisode de communication interne s’est transformée en quelques heures en sujet international. De L’Équipe au Parisien, en passant par plusieurs médias européens, tous ont repris la même formule : « Le médecin du Sénégal était gynécologue. » Peu se sont arrêtés sur son parcours ou ses qualifications en médecine du sport. La phrase du président avait déjà pris le dessus sur les faits.
C’est précisément ce qui interroge. Car le Dr Fédior n’a jamais dissimulé sa formation initiale. Dès 2018, dans un entretien accordé à Wiwsport, il expliquait ouvertement être gynécologue de formation avant de se spécialiser en médecine du sport, rappelant qu’il travaillait auprès des clubs depuis la fin des années 1980. Ce qui est présenté aujourd’hui comme une découverte n’en est donc pas une. Plus étonnant encore, Abdoulaye Fall n’est pas un nouveau venu dans les instances fédérales. Avant d’être élu président, il a occupé pendant de longues années les fonctions de trésorier général de la FSF et siégé au sein de la direction fédérale. Comment une information publique, connue de ceux qui ont recruté et maintenu le Dr Fédior au sein des Lions pendant près d’une décennie, aurait-elle pu lui échapper jusqu’en 2026 ? Cette contradiction nourrit forcément les interrogations.
Réduire Fédior à sa spécialité, c’est effacer une carrière entière
Réduire le Dr Abdourahmane Fédior au mot « gynécologue » revient finalement à effacer près de quarante années consacrées à la médecine du sport. Son parcours dépasse depuis longtemps sa spécialité de formation. Médecin des clubs depuis 1986, titulaire d’un Diplôme d’études spécialisées (DES) en Médecine et Biologie du Sport obtenu à l’UCAD, ancien médecin-chef du département de kinésithérapie de l’hôpital Fann, officier médical de la CAF et de la FIFA, il accompagne les sélections nationales depuis plusieurs années et occupe le poste de médecin-chef des Lions depuis 2017. Son expérience s’est construite au fil des grandes compétitions africaines et mondiales.
Son bilan parle d’ailleurs de lui-même. Le Dr Fédior a participé à cinq Coupes d’Afrique des nations — Gabon 2017, Égypte 2019, Cameroun 2021, Côte d’Ivoire 2023 et Maroc 2025 — dont deux se sont conclues par un sacre continental pour le Sénégal. Il était également présent lors de trois Coupes du monde, en Russie en 2018, au Qatar en 2022 puis aux États-Unis, au Canada et au Mexique en 2026. Même si cette dernière campagne s’est arrêtée dès les seizièmes de finale, elle constitue une troisième participation mondiale pour celui dont la compétence est aujourd’hui remise en cause.
C’est d’ailleurs toute la contradiction de cette affaire. Lorsque les Lions remportaient la CAN 2021 puis la CAN 2025, personne ne semblait remettre en question les compétences du médecin. Lors de la finale perdue en 2019, de la CAN 2023 ou encore des Coupes du monde en Russie et au Qatar, son profil n’était jamais devenu un sujet de débat. Pourquoi ce qui ne posait manifestement aucun problème pendant près de dix ans deviendrait-il soudainement un argument au lendemain d’une élimination mondiale ? La question mérite d’être posée.
Le principal intéressé n’a d’ailleurs pas tardé à réagir. Dans les colonnes de L’Observateur, le Dr Fédior s’est dit « vraiment outré » par les déclarations du président de la Fédération. « Je ne comprends pas qu’Abdoulaye Fall ait attendu tout ce temps pour sortir de telles inepties », affirme-t-il, avant de rappeler qu’il est spécialiste en médecine du sport depuis 2008. Plus loin, le médecin estime que certains dirigeants sont « indignes des postes qu’ils occupent » et n’écarte pas la possibilité d’engager une procédure judiciaire afin de défendre son honneur.
Une guerre interne qui finit par salir l’image des Lions
À mesure que les réactions se multiplient, cette polémique ressemble de moins en moins à une simple divergence d’appréciation sur les compétences d’un médecin. Elle révèle surtout les fractures profondes qui traversent aujourd’hui la Fédération sénégalaise de football. Dans sa réponse, le Dr Fédior affirme que la FSF avait fait venir de France un médecin du sport accompagné de son adjoint ainsi que de deux kinésithérapeutes qui, selon lui, n’avaient pourtant jamais exercé dans le football. Il évoque également le rôle joué par Khalilou Fadiga dans ce dossier et raconte un épisode particulièrement révélateur des tensions internes.
Selon sa version des faits, quelques heures avant la rencontre entre la France et le Sénégal lors de cette Coupe du monde 2026, Abdoulaye Fall lui aurait annoncé qu’il ne prendrait finalement pas place sur le banc de touche afin d’y installer le médecin français. « Vous n’êtes pas médecin pour décider de qui doit être sur le banc », affirme lui avoir répondu le praticien. Si ces déclarations sont exactes, elles donnent une tout autre lecture de la conférence de presse du président. Elles laissent penser que le débat dépasse largement la seule question des compétences médicales et s’inscrit dans un contexte de règlement de comptes au sommet de la Fédération.
L’Association sénégalaise de médecine du sport (ASMS) ne s’y est d’ailleurs pas trompée. Dans un communiqué particulièrement ferme, elle a apporté son soutien total au Dr Fédior, rappelant son parcours, ses qualifications et son expérience internationale. L’association juge les accusations infondées, exige des excuses publiques et se réserve le droit d’engager toutes les voies de recours nécessaires pour défendre l’honneur et la dignité de son confrère.
Au fond, cette affaire raconte moins le parcours du Dr Fédior que les dérives de gouvernance qui secouent aujourd’hui le football sénégalais. Une conférence de presse qui devait permettre d’expliquer un échec sportif a finalement donné naissance à une polémique dont les conséquences dépassent largement les frontières nationales. En quelques phrases, la Fédération a exposé publiquement l’un de ses propres cadres, tout en offrant à la presse internationale une caricature dont elle se serait volontiers passée. Les Lions avaient déjà quitté la Coupe du monde avec une immense déception sportive. Ils repartent désormais avec une crise institutionnelle qui, elle aussi, fait le tour du monde.
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